Ne pas confondre pseudo-énigme amusante et cours d’économie!

Vous connaissez peut-être cette petite histoire amusante: Argent

Ça se passe dans un très petit village qui vit du tourisme, sauf qu’à cause de la crise économique il n’y a plus de touristes. Tout le monde emprunte à tout le monde pour survivre. Plusieurs mois passent, misérables. Arrive enfin un touriste qui prend une chambre. Il la paie avec un billet de 100 $.

Le touriste n’est pas aussitôt monté à sa chambre que l’hôtelier court porter le billet de 100 $ chez le boucher, à qui il doit justement cent dollars. Le boucher va aussitôt porter le même billet au paysan qui l’approvisionne en viande. Le paysan, à son tour, se dépêche d’aller payer sa dette à la pute à laquelle il doit quelques passes. La pute boucle la boucle en se rendant à l’hôtel pour rembourser l’hôtelier qu’elle ne payait plus quand elle prenait une chambre à l’heure. Comme elle dépose le billet de 100 $ sur le comptoir, le touriste qui venait de dire à l’hôtelier qu’il n’aimait pas sa chambre et n’en voulait plus, ramasse son billet et disparaît.

Rien n’a été dépensé, ni gagné. N’empêche que plus personne dans le village n’a de dettes.

Apparemment, certains trouvent malin d’ajouter ensuite:

N’est-ce pas ainsi qu’on est en train de résoudre la crise mondiale ?

Apparemment, certains se construisent des scénarios où l’histoire est re-racontée avec touriste = G20 ou troïka, hôtelier = banque, boucher = France ou Grèce, paysan = citoyen, prostituée = emprunt.

C’est vouloir faire dire à cette petite histoire beaucoup plus qu’elle ne le peut.

En fait d’énigme, il s’agit d’une pseudo énigme qui ne semble bizarre que par la relative complexité des relations dans le village. La question sous-jacente supposément mystérieuse est “Comment se peut-il que avant il y a des dettes dans tous les sens, et à la fin plus personne n’a de dette?“.

En fait, la réalité est que la situation finale est présente en germe dès le départ, puisque la situation de chaque personne dans l’historiette est parfaitement équilibrée: chacun a une dette et une créance de même valeur, c-à-d que chacun a une situation bilantaire neutre.

Supposons un instant une situation où il n’y a que 2 personnes. Si A doit 100 à B et que B doit 100 à A, les deux dettes s’annulent, puisqu’elles sont de parfaits symétriques. Ça s’appelle la compensation. Par contre, lorsque A doit à B qui doit à C qui doit à A, on a une situation tripartite où les dettes et créances ne sont plus parfaitement symétriques et où la simple compensation ne fonctionne pas automatiquement. C’est le cas de cette histoire. Il faut alors “provoquer” la compensation et ajouter un nouveau mécanisme pour que la situation se dénoue.

Plutôt que détailler les relations et la façon dont elle pourraient se dénouer sans le billet de 100 par la négociation, je vais simplement vous montrer comment elles peuvent se résoudre sans l’intervention du touriste.

En fait, il suffirait que l’hôtelier écrive sur un bout de papier quelque chose du genre “je promet de donner 100 au porteur de ce billet dès que j’aurai 100 en caisse” et le donne au boucher à qui il doit 100. Le boucher propose au paysan à qui il doit 100 d’accepter d’annuler la dette du boucher contre le billet, et le paysan se laisse convaincre parce qu’il pense que l’hôtelier aura rapidement les 100 dans sa caisse. Le paysan va ensuite chez la pute en proposant la même chose, à savoir l’annulation de ce qu’il lui doit contre le papier de l’hôtelier. La pute, qui est elle-même en dette vis-à-vis de l’hôtelier, trouve l’idée très pratique, elle accepte le billet et va ensuite chez l’hôtelier à qui elle propose le billet contre l’annulation des 100 qu’elle lui devait. L’hôtelier accepte, évidemment, reprend son billet et le déchire.

Le résultat est exactement le même ici qu’avec le billet du touriste.

On voit donc bien qu’il s’agit d’une fausse énigme: rien d’énigmatique dans un mécanisme qui permet de dénouer des dettes croisées qui s’annulent.

Au niveau économique, l’histoire montre deux choses.

D’abord que le crédit aide l’activité économique, puisqu’il y a eu des échanges économiques dans le village grâce au crédit, échanges qui n’auraient pas eu lieu sinon.

Ensuite elle montre une des fonctions élémentaires de la monnaie qui est d’être un symbole permettant de “huiler” les échanges économiques.

Quant à supposer que cette historiette pourrait servir à dénouer la crise de la dette, c’est une autre histoire.

Encore une fois, dans l’histoire, les dettes sont circulaires, chacun a à la fois une dette et une créance de même montant, c-à-d une situation bilantaire nulle.

C’est très très loin d’être le cas dans le cas de l’endettement des pays tels que la Belgique, la France ou la Grèce. La Belgique n’a aucune créance à faire valoir (j’exclus ici les quelques milliards prêtés à la Grèce qui ne sont qu’une goutte d’eau face à la dette). Ou plutôt, la seule créance qu’elle ait c’est vis-à-vis de sa propre population, sur les revenus futurs et les taxes qui seront levées dessus.

Les gigantesques dettes occidentales publiques actuelles sont détenues par exemple par des acteurs des pays producteurs de pétroles ou de la Chine. Et eux par contre ont peu de dettes. La situation de la dette mondiale qu’a donc que peu de rapport avec la petite histoire racontée.

Le seul faible lien que cette histoire a avec la réalité est que les États paient leurs dette avec de la monnaie, monnaie qui est elle-même une forme de bout de papier qui promet le paiement quand les richesses seront produites et taxées dans l’avenir.

Hurricane Carter innocent?

Le décès de Hurricane Carter est l’occasion, pour la presse unanime, de parler de Bob Dylan et de nous apprendre que Hurricane Carter était innocent.

Quelques faits doivent être rappelés:

  • Carter avait eu quelques ennuis dans sa jeunesse pour avoir attaqué un homme (notamment un coup de couteau) pour le voler.
  • Il nous est présenté comme un boxeur dont la carrière était prometteuse, en fait dès 1963, sa carrière de boxeur s’étiolait, avec impact sur ses revenus.
  • Sans rentrer dans les détails du dossier, les témoignages (notamment des autres accusés) et les preuves désignant Carter comme un des participants de l’attaque meurtrière de 1966 étaient indirects mais assez solides (par exemple, les douilles correspondant aux armes utilisées retrouvées dans sa voiture qui correspond à la description de la voiture utilisée par les assassins) , même si certains témoignages ont varié avec le temps.
  • Carter fut une première fois condamné en 1967.
  • Notamment suite à un témoignage ayant changé, un nouveau procès eut lieu en 1976. Les jurés, parmi lesquels deux noirs, condamnèrent à nouveau Carter. Parmi les éléments de ce second procès, certains des témoins ayant joué le rôle d’alibi pour Carter étaient revenus sur leur témoignage (en fait, aucun élément ne fût jamais présenté à l’appui de l’innocence de Carter).
  • En 1985, un juge libéra Carter sur base du fait que selon lui, la condamnation avait résulté du racisme.
  • Quasiment 20 ans s’étant écoulé depuis les faits, le procureur estima ne plus avoir aucune chance d’obtenir une condamnation.

Alors, innocent? Possible. Mais possible aussi qu’il ait tout simplement habilement profité du mouvement des droits civiques et s’en soit finalement tiré en jouant la carte du racisme, un peu comme cet autre sportif célèbre qui s’en est tiré de la même façon?

 

Météore et statistiques

Une banquette de voiture et la météorite qui l’a traversée. (source: Commons)

Une curieuse nouvelle fait un peu parler d’elle depuis quelques jours: un parachutiste aurait filmé un météore qui l’aurait frôlé (voir la vidéo ci-dessous). La première idée est évidemment de se demander s’il ne s’agit pas d’un “faux”, un hoax comme on dit.

En fait, l’histoire est totalement vraisemblable.

Réglons rapidement la question du “mais un météore c’est brillant”.

Quand un météore pénètre notre atmosphère, il voyage à une vitesse de plus de 250.000 km/h (75 km/s) et est violemment ralenti par la friction qui provoque un grand dégagement de chaleur et de lumière. Mais c’est là une phase qui se passe à plus de 20.000 mètres d’altitude. Si le météore n’est pas volatilisé par la chaleur, il finit par ralentir jusqu’à la vitesse maximale d’un objet en chute libre dans l’atmosphère, c-à-d entre 300 et 600 km/h. C’est sa période “vol sombre”, encore jamais capturée par une caméra, et c’est la vitesse à laquelle il voyage sous les 20.000 mètres jusqu’à ce qu’il atteigne le sol.

Le truc surprenant que j’ai appris en faisant quelques recherches est que tous les jours, environ 150 météores de plus de 10 grammes atteignent le sol de notre planète! Et parmi ces 150, une dizaine pèsent plus de 1 kilogramme! Évidemment, la probabilité d’une  rencontre telle qu’elle a été filmée reste extraordinairement faible, mais comme le signale le site futura-science, la multiplication des humains filmeurs, équipés d’un enregistreur sur la tête, voire de Google Glass, rend la rencontre plus facile.

Et donc: vidéo vraisemblable, le type a apparemment eu beaucoup de chance (et a failli avoir beaucoup de malchance, à quelques mètres près).

Note: il existe une explication alternative à ce film, un bout de caillou pris dans le parachute et qui serait tombé au moment de l’ouverture. La question reste ouverte.

La vidéo:

Quelle est la presse la plus crédible?

Le traitement d’une information encore peu connue pour l’instant me donne une excellente occasion d’analyser l’approche des divers médias.

L’information est la suivante: une conversation téléphonique du 26 février dernier entre Urmas Paet, ministre estonien des affaires étrangères et Catherine Ashton, haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères, a été enregistrée et rendue publique le 5 février. Vous pouvez écouter la totalité de la conversation ici.

Lors de cette conversation, Urmas Paet y évoque des informations qui lui ont été donnée par une certaine Olga, un médecin, selon lesquelles il y aurait eu des victimes du(des) même(s) sniper(s) des deux côtés (manifestants et police) et que le nouveau pouvoir, en refusant d’investiguer, accréditerait la thèse de snipers ne travaillant pas pour le président Lanoukovich mais bien pour des personnes de la coalition.

L’information, telle qu’elle est actuellement, est extrêmement intéressante pour l’analyse des medias pour la raison suivante: tout le monde, aussi bien nous que les medias, part avec le même matériau de base, une conversation téléphonique qui a fuité et dont l’authenticité est confirmée (par Paet lui-même).

Rendue publique le 5 mars, voici comment cette information est traitée au  6 mars par les medias.

Commençons par CNN, qui rapporte l’information en constatant en titre que l’appel téléphonique “soulève des questions au sujet de qui était derrière les snipers en Ukraine“.

L’article de CNN rapporte les éléments essentiels, à savoir

  • que Paet rapporte une conversation qu’il a eue avec une certaine Olga, qu’il dit être médecin, et qui lui aurait dit que selon elle les snipers auraient tué  de la même façon manifestants et policiers;
  • que Paet lui-même est troublé par le fait que la coalition en place ne veut pas enquêter sur le sujet, et que cela l’amène à faire un lien entre ces faits et le fait que nombreux seraient ceux qui envisagent un lien entre quelqu’un de la coalition et les snipers.

CNN rapporte que la réaction de Ashton est d’abord d’étonnement et ensuite qu’il faut investiguer.

Outre le contenu même de la conversation, CNN indique ne pas avoir pu confirmer l’identité de “Olga”, mais indique que selon l’agence Novosti, ce serait Olga Bogomolets, un médecin interviewé par CNN il y a un mois, alors qu’elle disait  traiter des victimes de snipers professionnels (cette information donnée par CNN remet peut-être en cause l’exactitude de l’identité donnée par Novosti mais, en tout cas, souligne une apparente contradiction dans les déclarations de Bogomolets, s’il s’agit bien d’elle).

Enfin, CNN indique ne pas avoir obtenu de réaction des autorités ukrainiennes, ni de Paet (sauf pour dire “ne tirez pas trop de conclusion de cet échange”) ou d’Ashton.

Bref: une analyse purement factuelle qui donne toutes les informations importantes sans donner des informations absentes et en indiquant les points incertains ou encore ouverts.

Du côté des medias russes, on trouve par exemple Russia Today (RT.com) qui annonce la couleur dès le titre: “Les snipers de Kiev ont été engagés par le leaders de Maidan“.
Bien sûr, le premier problème est ce titre, qui, outre qu’il considère comme établi ce qui n’est qu’un soupçon rapporté par ouï-dire par Paet, fait le lien entre les snipers les “leaders de Maïdan”, ce qui est totalement absent de la conversation (qui parle de “quelqu’un de la coalition au pouvoir”).

Le contenu de l’article lui-même semble poser moins de problème, même si sa structure laisse à désirer: ainsi, il mentionne dès le début les doutes de Paet au sujet du lien snipers-coalition, et ne mentionne que après le contenu relatif au Dr Olga. Ce faisant, l’article inverse la ligne du temps de la conversation Paet-Ashton de sorte que la conversation avec Olga semble être une confirmation supplémentaire du doute émis par Paet, alors qu’elle est à l’ origine de ce doute.

Bref: un traitement subtilement biaisé qui transforme des interrogations de Paet en une affirmation résumée dans le titre de l’article.

Le reste des medias russes est moins subtil:

La voix de la Russie, en français, ne s’embarrasse même pas de ces subtilités et se borne à donner, comme information, une contre-information: “Selon Urmas Paet, les personnes qui ont trouvé la mort à Kiev des deux côtés ont été tuées par les mêmes snipers qui auraient été engagés par les leaders de Maïdan.” (pour ceux qui n’auraient pas suivi: ce n’est pas Paet qui dit cela, il rapporte les dires de quelqu’un d’autre, par ailleurs il ne parle pas des leaders de Maydan, mais bien de personnes de la coalition).

Dans la même ligne ou à peu près, Novosti affirme que Paet a déclaré “que selon toute vraisemblance, les leaders de l’opposition ukrainienne ont recruté les snipers qui ont tiré sur les manifestants et les policiers lors des troubles à Kiev“. On cherchera en vain dans les paroles de Paet une affirmation aussi péremptoire.

The Guardian adopte une attitude quasi symétrique à RT: quoique son article soit plus factuel et moins biaisé, le titre n’en est pas moins: “Une conversation enregistrée révèle l’existence d’une théorie de la conspiration au sujet des snipers de Kiev“, ce qui, vu l’aura qui entoure le concept de théorie de la conspiration, relègue toute question au sujet de ces snipers dans le domaine de l’affabulation.

Du côté francophone, Le Temps rapporte l’information de manière condensée mais assez correcte. Dans les petites imprécision, je relève notamment le fait que le journal évoque “les sources” de Paet à Kiev, alors que sa source est unique: Olga.

Olga que personne ne semble avoir clairement identifiée jusque-là.

Au moment où j’écris, 6 mars à 22h00, aucun autre journal francophone n’a repris l’information à ma connaissance, ce qui est en soi intéressant.

Et pendant ce temps, là, sur les sites de désinformation habituels (vous savez, ceux qui se présente  comme des sites d’information alternative, comme global researchinfowars), on reprend, en l’embellissant, la substance de l’article de la Voix de la  Russie: c’est certains, les snipers n’étaient pas employés par le gouvernement, d’ailleurs c’est l’Europe qui les a envoyés (ou les États-Unis, ou le nouvel ordre mondial, choisissez votre ennemi et faites-lui endosser le crime).

Soit dit en passant, je ne sais pas qui a utilisé des snipers. Je n’exclus pas qu’il y ait eu des agents provocateurs. La conversation Paet-Ashton contient quelques bouts d’information qui semblent indiquer la possibilité d’une provocation, mais plus que le fond, dont on verra sans doute des développements dans les prochains jours, ce qui m’intéressait ici était ce que les divers médias feraient à partir du même matériau à chaud, et je constate que:

  • CNN est remarquablement factuel et complet, allant jusqu’à indiquer clairement quelles informations ne sont pas claires ou pas disponibles et laissant ouvertes des questions importantes ;
  • les medias russes transforment plus ou moins subtilement l’information pour lui faire dire ce qu’elle ne dit pas ;
  • Le Guardian traite l’information comme quasiment une non information (“Paet rapporte l’existence d’affabulations sur les snipers”, ce qui laisse de côté la réelle inquiétude de Paet) ;
  • La presse francophone, à part le temps, est muette sur le sujet (RTBF.be publie la vidéo, mais sans commentaire);
  • Le Temps rapporte assez objectivement la substance de l’info, mais la déforme légèrement par souci de concision ;
  • Les sites d’informations alternatifs sont à côté de la plaque: l’information est manipulée afin de rentrer dans le schéma d’analyse spécifique du média concerné.

Voilà, vous pouvez faire l’analyse vous-mêmes. Le plus difficile à analyser est évidemment le vide: ceux qui n’en parlent pas font-ils un choix délibéré, ou bien considèrent-ils tout simplement que l’information est, pour l’instant, trop parcellaire? Seul l’avenir nous le dira.

Évidemment, mes conclusions ici sont des conclusions ponctuelles sur base d’une information. Cela ne veut pas dire nécessairement que ces conclusions sont correctes en tous temps.

Le phantasme du gitan voleur d’enfants

Famille rom, Croatie, 1941 (Commons)

C’était un contrôle de routine dans ce camp de roms, ce 18 octobre, près de Pharsale dans le centre de la Grèce : la police cherchait de la drogue et des armes, mais est interpellée par la présence de cette petite fille blonde aux yeux clairs et par le peu de ressemblance entre elle et ses parents. Ces derniers, un homme de 39 ans et une femme de 40, se perdent un peu dans leurs explications, il faut dire qu’ils ont déclaré beaucoup d’enfants. Ils finissent par dire que l’enfant leur a été confiée par la mère biologique incapable de l’élever. Un test ADN confirme l’absence de lien familial, et c’est là que l’enfer se déchaine.

Dès le 19 octobre, on envisage un trafic d’enfants. Atlantico ne se pose même pas de question: c’est certain, la fillette devait être vendue et en fait, les parents la gardaient pour la vendre en mariage dès ses 12 ans ! Dans le délire raciste, Atlantico fait très fort, puisque pour eux, c’est certain, “son physique – blonde aux yeux bleus – peu commun chez les Roms aurait permis à ses “parents” de récupérer une jolie dot“.

Les medias du monde entier font leur Une sur l’ange blond dont on recherche les parents et certains parents d’enfants disparus croient reconnaitre leur enfant.

Une ONG a beau mettre en garde contre le stéréotype du rom voleur d’enfant, c’est trop tard: en Irlande, deux familles de roms sont brièvement privées de leurs enfants, que les autorités estiment trop différents de leurs parents, enfants qui sont rendus après expertise ADN.

Il faut que les vrais parents, des roms encore plus pauvres,  soient retrouvés pour que l’hystérie se calme et que l’ange blond disparaisse des nouvelles.

Gênés les medias? Sans doute un peu. Atlantico publie une analyse de la criminalisation des roms par une contributrice externe. L’analyse de Télé Moustique est assez dure, et devrait nous pousser à faire un peu d’introspection: comment pouvons nous gober de telles âneries racistes au 21eme siècle?

Pas d’huile de palme? Nous sommes sauvés et la planète avec!

Un bidon d’huile de palme

Il y a une sorte d’obsession autour de l’huile de palme en ce moment.

Honnêtement, ça me fait penser à une certaine époque où on nous expliquait que les nitrates c’était le mal, et que tout d’un coup on nous a vendu, un chouïa plus cher, des poudres à lessiver sans nitrate.

Et voilà donc qu’on semble découvrir que le gras c’est pas bon. Et qu’en plus c’est pas écolo. Double angle d’attaque donc.

Voyons ça de plus près !

Le gras c’est pas bon !

Non, sans rire, c’est vrai? Ça alors ! Qui s’en serait douté ?

Sérieusement: oui, les procédés industriels à travers lesquels l’huile de palme passe on pour conséquence l’apparition d’acide gras trans, une forme d’acide gras insaturé suspecté de pas mal de choses, notamment de causer des problèmes cardiovasculaires en cas de consommation importante.  Mais rien de bien extraordinaire donc. Faut faire gaffe, quoi, mais quasi comme à tout ce qui est gras.

C’est pas écolo/durable !

Greenpeace, qu’on ne peut décemment suspecter de collusion avec l’industrie agro-alimentaire s’est dit étonné par la force de la réaction. En fait disent-ils, leurs campagnes ont toujours été axées sur la déforestation et la protection des orangs-outans et n’évoquaient pas les aspects sanitaires.

L’angle nutritionnel n’a émergé vraiment qu’à partir de 2009, et seulement en France, quand certaines entreprises, notamment des distributeurs, ont compris qu’il y avait un intérêt commercial et en termes d’image à ne plus utiliser d’huile de palme dans leurs produits, explique Jérôme Frignet, de Greenpeace. C’était un dévoiement: nous n’avons jamais demandé que l’on boycotte l’huile de palme en général, mais seulement celle produite en ayant recours à la déforestation.

C’est donc clair, cet énervement au sujet de l’huile de palme sert d’écran de fumée à une grande distribution qui a trouvé, encore une fois, le truc  facile pour faire payer le bon peuple en y ajoutant un fumeux prétexte écologique, alors que la réalité c’est que le rejet de l’huile de palme remet en question le développement d’une agriculture durable de l’huile de palme (sans déforestation, etc).

Il est évidemment plus facile de se scandaliser au sujet de l’huile de palme qu’au sujet de choses dont la remise en cause pourrait vraiment déranger nos petites habitudes.

Au hasard, côté “durabilité”, vous voulez qu’on parle des perches du Nil qui sont importées d’Afrique, par exemple du lac Victoria où leur introduction a signifié la fin totale des espèces de poisson locales? Ou des fleurs importées par avion aussi d’Afrique? Et du côté santé, qui peut m’expliquer pourquoi il y a du sucre dans la mayonnaise industrielle?

Le bijoutier qui met internet en émoi

Bijoutiers modernes attendant le client (Commons)

Mon blog était hors ligne aux moments les plus palpitants du bruit fait autour d’un bijoutier niçois qui a abattu un de ses agresseurs et la température est donc, je suppose, un peu retombée.

Je n’ai pas envie de me consacrer à la question de savoir si le million de personnes qui ont “liké” une page Facebook de support sont ou non de vraies personnes ou si on a assisté à un exemple de détournage du système avec de faux “likes”.

De toute façon, “soutenir” ou cliquer sur le “j’aime” d’une page de ce type, ça  veut dire quoi?

Ça peut vouloir dire plein de choses, mais je pense que dans l’ordre on peut regrouper les “likeurs” dans les catégories suivantes:

  1. Pauvre homme, subir ça et aller peut-être en prison, c’est affreux !
  2. On ne va quand même pas le mettre en prison pour ça, qu’est ce  que vous auriez fait à sa  place !
  3. Mais enfin, comment peut-on l’accuser de meurtre, il n’a fait que se défendre !
  4. Il a bien eu raison de descendre cette crapule, c’est un scandale qu’on l’accuse de meurtre !

Je vais m’intéresser à ces divers points un peu dans le désordre.

Mais enfin, comment peut-on l’accuser de meurtre, il n’a fait que se défendre !

Non. Même pas aux États-Unis, qui semblent être  une sorte de modèle fantasmé par certains.

De manière universelle, le fait de tuer quelqu’un en état de légitime défense suppose des conditions assez strictes: il ne peut s’agir en tout cas que de faire cesser une agression contre soi-même ou autrui, entre autres limitations  (je laisse donc ici de côté les cas où une certaine violence, mais pas le meurtre, est autorisée pour défendre des biens).

Il peut y avoir des nuances entre pays, mais pas si énormes que cela.

Par exemple on a beaucoup parlé de la notion de lois “stand your ground”  applicable dans certains états des USA, mais en fait cette loi ne modifie qu’un élément par rapport à “notre” définition: elle n’impose pas de choisir la fuite si elle est possible.

En fait, les lois sur l’auto-défense, que ce soit ici ou chez les cow-boys, ont un but spécifique qui est de permettre une défense des personnes, et la défense doit être proportionnelle à l’attaque.

Et non, cette condition ne signifie pas que si un malfrat vous attaque au couteau vous ne pouvez pas répliquer avec un fusil.

Ce que la loi donne c’est un cadre dans lequel  doit se mouvoir ce que la jurisprudence appelle parfois le “bon père de famille“. Et si le  juge estime que le bon père de famille a pu se croire menacé personnellement et a répondu avec les armes raisonnables dont il disposait, le procès ne durera pas très longtemps.

Pour donner un bête exemple: vous êtes réveillé en pleine nuit par un bruit dans votre maison, vous vous levez et vous retrouvez dans le noir nez-à-nez avec un cambrioleur qui se dirige vers vous et tient une à la main un objet non identifié. Si vous avez un revolver en main et que vous tirez pour vous défendre, il y a toutes les chances que vous bénéficiez d’un non-lieu ou soyez acquittés. En fait, la loi française a même encore étendu le concept en présumant qu’il y a légitime défense si l’acte est commis “pour repousser, de nuit, l’entrée par effraction, violence ou ruse dans un lieu habité [ou] pour se défendre contre les auteurs de vols ou de pillages exécutés avec violence“.

Mais s’il y a bien un point sur lequel toutes les lois du monde sont d’accord c’est bien qu’un homme qui s’enfuit ne représente pas un danger quelconque.

Aucune loi ne permet de tirer dans le dos de  quelqu’un qui s’enfuit.

Donc non, le bijoutier n’a pas fait “que se défendre”: il s’est fait “justice”, il s’est vengé.

D’une certaine façon, il a jugé que le fait de le voler méritait la mort, a condamné le coupable et a exécuté la sentence.

On ne va quand même pas le mettre en prison pour ça, qu’est ce  que vous auriez fait à sa  place !

Ah je ne sais pas, peut-être la même  chose si j’avais eu une arme. J’en doute, mais je peux concevoir que ce monsieur présente des circonstances atténuantes (c’est son xiéme cambriolage, il a eu très peur, etc), il pourrait même, pourquoi pas, plaider la démence passagère.

En fait, il ne manque pas d’outils juridiques qui permettent d’éviter la prison, à commencer par le sursis, comme ce restaurateur qui avait abattu un de ses trois voleurs en fuite et n’avait écopé que de 5 ans de prison avec sursis.

En attendant, il a tué, la légitime défense est manifestement absente, il doit donc être jugé.

Ce qui, de nouveau, ne signifie pas qu’il passe un jour en prison, mais d’une façon ou d’une autre, il doit répondre de son acte devant la justice, et pas devant Facebook ni devant une meute de justicier électroniques.

Par contre, en dehors de l’acquittement, même une condamnation à une peine avec sursis l’expose à une action des ayant-droits du cambrioleur tué afin de se faire dédommager. Je pense par exemple à son enfant à naitre.

Pauvre homme, subir ça et aller peut-être en prison, c’est affreux

Oui, c’est affreux, il a  tué  un homme, il va devoir porter ça le reste de sa vie. Et ça va sans doute lui couter très cher.

Il a bien eu raison de descendre cette crapule, c’est un scandale qu’on l’accuse de meurtre !

Si c’est là votre opinion je n’ai pas grand chose à vous dire. Tout ce que j’espère est que cette réaction est une réaction de colère temporaire.

Parce que, sérieusement, vous avez vraiment envie que les rues de vos villes deviennent des zones de combat, où le moindre cambriolé sors de sous son comptoir une pétoire dès que le cambrioleur a le dos tourné? Combien de temps avant qu’un innocent soit touché par un justicier qui ne sait pas viser, comme dans cet exemple (au Texas, évidemment) où un “justicier” tue le commerçant en le défendant?

Il est intéressant de noter, à cet égard, que les personnes intéressées ne se montrent guère enthousiastes à l’idée de l’auto-défense: les bijoutiers, en première ligne, préfèrent nettement que la police s’en occupe. Il faut dire qu’être armé n’est pas nécessairement une bonne idée.

Pour terminer, je vous suggère une lecture intéressante pour une réflexion sur le sujet: le blog de Maitre Eolas.

Combien de niveaux de manipulation?

Soldats iraniens portant des protections contre les armes chimiques (Commons)

Soldats iraniens portant des protections contre les armes chimiques (Commons)

Alors qu’on se demande qui, en Syrie, manipule qui en utilisant les syriens comme des pions, c’est à une autre manipulation, évidente celle-là, que je voudrais consacrer mon second article: celle qui a été lancée  contre les États-Unis justement dans le cadre du dossier syrien le jour même où des inspecteurs de l’ONU se faisaient tirer dessus par de maladroits et bien pratiques snipers.

Tout est parti d’un article du site Foreign Policy immédiatement repris par le site de la RTBF, 7sur7, France24, etc (je n’ai pas fait le tour de tous les journaux), et dont la substance est la suivante:”pendant la guerre Iran-Irak, les États-Unis ont aidé Saddam Hussein à gazer les troupes iraniennes.”

Évidemment, le message sous-jacent est que les États-Unis, eux-mêmes coupables par association d’avoir participé à un tel crime, n’auraient donc pas le droit de donner des leçons à la Syrie.

Passons sur le fait que ce raisonnement est largement fallacieux (ce type de raisonnement peut en fait interdire à qui que ce soit de dire quelque chose à propos de n’importe quoi).

Par contre ce qui est particulièrement étonnant, outre le timing très heureux, ce sont les éléments suivants:

Le site Foreign Policy affirme baser ce qu’il affirme sur des documents exclusifs et secrets récemment déclassifiés. Or l’examen du dossier qu’ils publient nous montre une série de documents déclassifiés entre 2009 et 2010. On repassera pour le scoop.

Mais le plus intéressant est le contenu des documents: à aucun moment ceux-ci ne contiennent le moindre élément venant à l’appui des affirmations de Foreign Policy. Bien sûr, on y découvre des services de renseignement américains au courant de l’usage d’armes chimiques par Saddam, mais pas la moindre trace d’aide. Au contraire, si je puis dire, on y découvre des analyses sur la façon dont l’Irak s’est procuré les moyens de fabriquer des armes chimiques, analyses qui n’auraient aucun sens si l’aide avait été américaine (soit dit en passant, la CIA pointe l’Allemagne de l’ouest parmi les coupables habituels, URSS et autres pays du bloc de l’est de l’époque).

Bien sûr on pourrait s’offusquer que les États-Unis n’aient pas réagi à l’époque. Mais ça c’est une autre question. A l’époque, tout le monde savait que l’Irak utilisait des gaz de combat notamment contre sa population, et personne n’a bougé le petit doigt (mais on pourrait sans doute faire un lien entre ces événements et le sort ultérieur de Saddam).

Quoiqu’il en soit, je ne sais pas si l’affirmation clé de ces articles contient une part de vérité, mais j’en doute, et en tout cas les affirmations qui nous ont été balancées aujourd’hui sont basées sur du vent.

Je dois à la vérité de dire que beaucoup de grand médias se sont abstenus de suivre Foreign Policy. Dans les prochains jours, il vous suffira de compter ceux qui reprendront ce bobard. Une bonne manière de distinguer les journalistes de qualité de ceux qui sont, au mieux, incapables de lire une source et au pire, complices de cette manipulation.

Reste, ceci dit, l’autre versant de la manipulation, traité dans mon message précédant.

Qui manipule qui?

Manifestation à Washington suite aux rumeurs d'attaques chimiques (AFP)

Manifestation à Washington suite aux rumeurs d’attaques chimiques (AFP)

Si vous suivez l’actualité, vous savez que le sujet du moment est savoir (i) si effectivement il y a eu usage de gaz de combat en Syrie (ça, ça semble peu douteux), (ii) qui est responsable (là, c’est moins clair) et (iii) si cela provoquera une intervention étrangère.

Il est évident que à ce niveau là, diverses manipulations sont possibles. Une première question qui peut venir à l’esprit est: “Qui a intérêt à provoquer une intervention étrangère?“. La réponse à cette question est: en tout cas pas Bachar el-Assad !

Bien sûr, il y a cet article du Figaro qui explique que cette attaque chimique serait une réponse d’el-Assad à une offensive dangereuse sur Damas par des commandos notamment étrangers (?), mais je ne trouve pas tout à fait convaincante l’image d’un Bachar el-Assad acculé au point de devoir bombarder de projectiles au gaz la population de sa capitale. Non pas que je prenne Assad pour un saint, simplement je ne le prend pas pour un imbécile !

Les dernières fois qu’on nous a fait le coup de l’intervention humanitaire m’ont généralement laissé avec un drôle de goût dans la bouche, que ce soit la guerre du Golfe de 1990, celle de 2003 ou d’Afganistan ou encore l’intervention en Lybie (je considère un peu à part l’opération en Somalie en 1992) et je commence à trouver assez étrange la rapidité avec laquelle on parle soudain d’intervention contre des cibles en Syrie.