Syrie et Moyen-Orient

Manifestation de l’opposition à Duma, le 8 avril 2011. Les manifestants ont d’abord utilisé les drapeaux nationaux avant de revenir à l’ancien drapeau de la Syrie.

Manifestation de l’opposition à Duma, le 8 avril 2011. Les manifestants ont d’abord utilisé les drapeaux nationaux avant de revenir à l’ancien drapeau de la Syrie.

Un article publié dans le Marianne cette semaine me semble être l’occasion d’une mise en perspective de ce qui se passe au Moyen-Orient sous un angle souvent occulté par nos médias: l’angle religieux.

Tout le monde en a plus ou moins entendu parler, ne fût-ce qu’à travers le débat qui a opposé les partisans et les adversaires d’une aide aux rebelles: les “rebelles” syriens ne sont pas exactement ce qu’on fait de mieux en terme de “combattants de la liberté luttant pour la démocratie“.

A cet égard, peu importe ce qui a transformé quelques manifestations en 2011 en une guerre civile dès 2012, le fait est qu’aujourd’hui, sur le terrain, l’opposition syrienne est constituée notamment de ce qu’on fait de plus sinistre en terme d’extrémisme musulman, puisque sans même parler des Frères Musulmans, on peut mentionner le groupe djihadiste “Front al-Nosra“.

Dans les zones qu’ils contrôlent, ces groupes ont mis en place des conseils locaux de la charia dirigés par des magistrats islamistes et une police religieuse.

Autant dire que si la rébellion l’emporte, il ne fera pas bon dans ce pays pour les autres.

Or rappelons le, il y a en Syrie aujourd’hui 74 % de musulmans sunnites, 16 % de musulmans chiites (dont 11 % d’alaouites et 3 % de Druzes), et 10 % de chrétiens.

Et depuis les années ’70, ce pays à majorité sunnite est dirigé, à travers la famille el Hassad, par une minorité chiite alaouite. Autant dire que les minorités, particulièrement la minorité alaouite, ont toutes les raisons de s’inquiéter d’une éventuelle arrivée au pouvoir de rebelles sunnites avec des éléments djihadistes peu enclins aux calins.

Bref, comme le souligne cet article, «Bachar el-Assad n’est que la partie visible d’un iceberg communautaire complexe et son éventuel départ ne changerait strictement rien à la réalité des rapports de pouvoir et de force dans le pays. Il y a derrière lui deux millions d’Alaouites encore plus résolus que lui à se battre pour leur survie et plusieurs millions de minoritaires qui ont tout à perdre d’une mainmise islamiste sur le pouvoir».

Mais que s’est-il passé pour que la situation dérape à ce point?

Combien de niveaux de manipulation?

Soldats iraniens portant des protections contre les armes chimiques (Commons)

Soldats iraniens portant des protections contre les armes chimiques (Commons)

Alors qu’on se demande qui, en Syrie, manipule qui en utilisant les syriens comme des pions, c’est à une autre manipulation, évidente celle-là, que je voudrais consacrer mon second article: celle qui a été lancée  contre les États-Unis justement dans le cadre du dossier syrien le jour même où des inspecteurs de l’ONU se faisaient tirer dessus par de maladroits et bien pratiques snipers.

Tout est parti d’un article du site Foreign Policy immédiatement repris par le site de la RTBF, 7sur7, France24, etc (je n’ai pas fait le tour de tous les journaux), et dont la substance est la suivante:”pendant la guerre Iran-Irak, les États-Unis ont aidé Saddam Hussein à gazer les troupes iraniennes.”

Évidemment, le message sous-jacent est que les États-Unis, eux-mêmes coupables par association d’avoir participé à un tel crime, n’auraient donc pas le droit de donner des leçons à la Syrie.

Passons sur le fait que ce raisonnement est largement fallacieux (ce type de raisonnement peut en fait interdire à qui que ce soit de dire quelque chose à propos de n’importe quoi).

Par contre ce qui est particulièrement étonnant, outre le timing très heureux, ce sont les éléments suivants:

Le site Foreign Policy affirme baser ce qu’il affirme sur des documents exclusifs et secrets récemment déclassifiés. Or l’examen du dossier qu’ils publient nous montre une série de documents déclassifiés entre 2009 et 2010. On repassera pour le scoop.

Mais le plus intéressant est le contenu des documents: à aucun moment ceux-ci ne contiennent le moindre élément venant à l’appui des affirmations de Foreign Policy. Bien sûr, on y découvre des services de renseignement américains au courant de l’usage d’armes chimiques par Saddam, mais pas la moindre trace d’aide. Au contraire, si je puis dire, on y découvre des analyses sur la façon dont l’Irak s’est procuré les moyens de fabriquer des armes chimiques, analyses qui n’auraient aucun sens si l’aide avait été américaine (soit dit en passant, la CIA pointe l’Allemagne de l’ouest parmi les coupables habituels, URSS et autres pays du bloc de l’est de l’époque).

Bien sûr on pourrait s’offusquer que les États-Unis n’aient pas réagi à l’époque. Mais ça c’est une autre question. A l’époque, tout le monde savait que l’Irak utilisait des gaz de combat notamment contre sa population, et personne n’a bougé le petit doigt (mais on pourrait sans doute faire un lien entre ces événements et le sort ultérieur de Saddam).

Quoiqu’il en soit, je ne sais pas si l’affirmation clé de ces articles contient une part de vérité, mais j’en doute, et en tout cas les affirmations qui nous ont été balancées aujourd’hui sont basées sur du vent.

Je dois à la vérité de dire que beaucoup de grand médias se sont abstenus de suivre Foreign Policy. Dans les prochains jours, il vous suffira de compter ceux qui reprendront ce bobard. Une bonne manière de distinguer les journalistes de qualité de ceux qui sont, au mieux, incapables de lire une source et au pire, complices de cette manipulation.

Reste, ceci dit, l’autre versant de la manipulation, traité dans mon message précédant.

Qui manipule qui?

Manifestation à Washington suite aux rumeurs d'attaques chimiques (AFP)

Manifestation à Washington suite aux rumeurs d’attaques chimiques (AFP)

Si vous suivez l’actualité, vous savez que le sujet du moment est savoir (i) si effectivement il y a eu usage de gaz de combat en Syrie (ça, ça semble peu douteux), (ii) qui est responsable (là, c’est moins clair) et (iii) si cela provoquera une intervention étrangère.

Il est évident que à ce niveau là, diverses manipulations sont possibles. Une première question qui peut venir à l’esprit est: “Qui a intérêt à provoquer une intervention étrangère?“. La réponse à cette question est: en tout cas pas Bachar el-Assad !

Bien sûr, il y a cet article du Figaro qui explique que cette attaque chimique serait une réponse d’el-Assad à une offensive dangereuse sur Damas par des commandos notamment étrangers (?), mais je ne trouve pas tout à fait convaincante l’image d’un Bachar el-Assad acculé au point de devoir bombarder de projectiles au gaz la population de sa capitale. Non pas que je prenne Assad pour un saint, simplement je ne le prend pas pour un imbécile !

Les dernières fois qu’on nous a fait le coup de l’intervention humanitaire m’ont généralement laissé avec un drôle de goût dans la bouche, que ce soit la guerre du Golfe de 1990, celle de 2003 ou d’Afganistan ou encore l’intervention en Lybie (je considère un peu à part l’opération en Somalie en 1992) et je commence à trouver assez étrange la rapidité avec laquelle on parle soudain d’intervention contre des cibles en Syrie.